11 septembre 2001 : le contexte. #911

Le système impérialiste protège, sécrète et perpétue des inégalités non seulement entre les deux classes sociales fondamentales de la société mais aussi entre pays impérialistes et pays sous-développés. La stratégie militaire et la diplomatie des grandes puissances impérialistes sont destinées, en dernier ressort, à préserver la domination économique sur le monde de leurs grands groupes industriels et financiers. L'impérialisme américain ne diffère de ce point de vue des impérialismes de seconde zone, comme la Grande-Bretagne, la France, etc., que par ses moyens économiques et militaires supérieurs et par sa position de gendarme de l'ordre impérialiste à l'échelle du monde.

Mais gouverner au profit de groupes impérialistes, c'est gouverner contre les peuples. Les régimes sur lesquels s'appuie l'impérialisme américain, comme à une moindre échelle les impérialismes anglais et français, dans les pays arriérés sont en règle générale des régimes oppressifs, anti-populaires.

Dans les pays sous-développés, les régimes les plus serviles à l'égard des groupes impérialistes et, par là même, les alliés les plus fidèles des Etats-Unis sont précisément ceux qui, faute de soutien de leur propre population, ont absolument besoin de leur appui. La subordination envers les Etats-Unis repose sur la solide conviction des tenants de ces régimes que leur survie face à leur propre population est liée au soutien des Etats-Unis. Les dirigeants des grandes puissances impérialistes ont maintes fois fait l'expérience de régimes qui, en acquérant une certaine base populaire, prennent leurs distances.

Si les Etats-Unis tiennent tant à l'alliance avec Israël, c'est qu'il est à peu près le seul régime au Moyen-Orient dont la politique pro-américaine trouve un large consensus dans la population. La politique sioniste des dirigeants d'Israël se conjugue avec la politique réactionnaire des Etats arabes de la région pour forger dans la population d'Israël la conviction que, hors de l'alliance américaine, il n'y a pas de survie pour un Etat hébreu.

Mais cette politique, qui repose sur la violence contre le peuple palestinien, est en même temps un piège pour le peuple d'Israël lui-même. La politique de répression de l'Etat d'Israël a suscité une génération de jeunes prêts à se sacrifier dans des attentats-suicides. Ces actions sont condamnables parce qu'aveugles mais c'est l'arme des pauvres et des faibles, contre laquelle les chars et les hélicoptères ne peuvent pas faire grand-chose. Cette politique que le gouvernement d'Israël mène avec le soutien matériel et politique des Etats-Unis prépare pour la jeunesse israélienne un avenir aussi bouché que l'est déjà celui de la jeunesse palestinienne.

A cultiver la violence...

Sur la majeure partie pauvre de la planète, l'appui des Etats-Unis aux régimes et aux forces politiques les plus réactionnaires a été une constante de leur politique.

Au temps de l'Union soviétique et de la "guerre froide", les dirigeants américains justifiaient leur politique par la préoccupation de contenir l'influence soviétique.

En premier lieu, sur les limites des zones d'influence soviétique et occidentale. Les deux guerres livrées par les Etats-Unis pour empêcher le risque d'une modification des zones d'influence, l'une en Corée, l'autre au Vietnam, allaient de pair avec la mise en place de dictatures et un soutien indéfectible à ces dernières.

Il a suffi que l'Inde flirte, à l'époque de la Conférence de Bandung, avec une attitude neutraliste pour que les Etats-Unis renforcent leur soutien aux dictatures militaires successives du Pakistan, notamment à celle du général Zia qui, de son côté, menait une politique favorisant le fondamentalisme religieux.

L'impératif d'entourer l'Union soviétique de régimes fidèles à l'alliance américaine motive depuis plusieurs décennies le soutien tout aussi indéfectible au régime turc, quel que soit son caractère dictatorial, militaire et policier, quitte à sacrifier à cette alliance le droit du peuple kurde à une existence nationale, comme d'ailleurs bien d'autres droits et libertés démocratiques pour le peuple turc lui-même.

C'est pour la même raison que les Etats-Unis avaient soutenu le régime du chah en Iran, y compris et surtout contre son propre peuple. La CIA a joué un rôle majeur, au côté des services secrets britanniques, dans le coup d'Etat pour renverser le Premier ministre Mossadegh qui avait osé, en 1951, nationaliser le pétrole iranien. Mais les Etats-Unis ont eu beau protéger le chah et faire de son armée la principale force militaire de la région, il a été emporté par la révolte qui porta au pouvoir l'islamiste Khomeiny. Pour contrer Khomeiny, les Etats-Unis ont alors appuyé Saddam Hussein, le dictateur d'Irak. Dans la longue guerre meurtrière qui a opposé l'Irak à l'Iran de 1980 à 1988, Saddam Hussein était le chevalier blanc des puissances occidentales. La guerre fit plusieurs centaines de milliers de morts. On sait ce qu'il en est advenu : Saddam croyait pouvoir outrepasser le rôle que lui avaient assigné les grandes puissances et il a avalé le Koweit, mini-Etat détaché artificiellement des ensembles étatiques plus grands de la région de l'Irak en particulier dans l'intérêt des grandes compagnies pétrolières. Pour punir Saddam Hussein, l'allié d'hier devenu ennemi, on a bombardé son peuple. La guerre du Golfe et le blocus économique qui se poursuit depuis, n'ont même pas fait tomber le dictateur, mais ils ont fait mourir, sous les bombes ou de privations, un million et demi d'Irakiens.

Les taliban, de leur côté, n'auraient pas pu s'imposer en Afghanistan sans le soutien du Pakistan, en armes et en encadrement, c'est-à-dire sans l'accord des Etats-Unis. Les Etats-Unis espéraient alors que les taliban parviendraient à mettre fin à la situation d'anarchie armée, consécutive à la retraite des troupes soviétiques. Et ils ne furent pas fâchés à l'idée que le prosélytisme des intégristes afghans suscite des courants islamistes dans les républiques d'Asie centrale issues de l'Union soviétique.

Deux autres zones stratégiquement importantes pour les Etats-Unis ont eu à subir les conséquences de cette politique : l'Amérique latine et le Moyen-Orient.

En Amérique latine, faut-il rappeler la longue liste des dictateurs militaires soutenus par les Etats-Unis, la participation de la CIA au renversement du pouvoir d'Arbenz au Guatemala en 1954, l'intervention militaire contre une insurrection populaire à Saint-Domingue en 1964, à Grenade pour renverser un gouvernement considéré trop progressiste en 1983, à Panama avec le prétexte d'arrêter Noriega, ancien agent pourtant de la CIA mais trop impliqué dans le trafic de la drogue et, surtout, coupable de démagogie anti-américaine. Noriega a été arrêté, mais l'intervention fit plusieurs milliers de victimes. Faut-il rappeler l'appui au renversement d'Allende par Pinochet en 1973 et aux massacres qui s'en suivirent, le soutien accordé aux groupes para-militaires d'extrême droite au Salvador et au Guatemala ou aux "contras" contre le régime sandiniste au Nicaragua ?

Au-delà même de ces zones stratégiques, faut-il rappeler le sanglant coup d'Etat militaire en Indonésie en 1965 pour renverser le pouvoir de Soekarno, suspecté de "neutralisme", et le nombre incalculable de victimes un million, peut-être plus en particulier parmi les paysans pauvres qualifiés de rouges ?

Même l'Afrique continent où l'impérialisme américain a laissé le rôle de gendarme aux anciennes puissances coloniales, la France et la Grande-Bretagne pour l'essentiel porte encore aujourd'hui les stigmates du jeu politique américain. Pendant la guerre anticoloniale en Angola et après, pour contrer l'influence du MPLA, suspecté d'être favorable à l'Union soviétique, les Etats-Unis ont financé et armé l'UNITA. Plus d'un quart de siècle après s'être débarrassée du pouvoir colonial portugais, l'Angola n'est toujours pas sortie d'une guerre civile sanglante, opposant le gouvernement central à la guérilla de l'UNITA. Et si l'armée américaine ne peut guère se vanter de son intervention en Somalie, cette intervention a bien eu lieu.

Au Moyen-Orient, si c'est Israël qui est la pièce maîtresse du système d'alliances des Etats-Unis, il n'est pas le seul. L'impérialisme américain a hérité de l'impérialisme britannique et français une situation où les peuples arabes ont été morcelés entre une multitude d'Etats offrant la possibilité de jouer sur leurs rivalités en s'appuyant sur les plus réactionnaires contre ceux qui étaient tentés de prendre un peu d'autonomie politique ou économique.

L'Arabie saoudite, avec son régime sans doute le plus réactionnaire d'une région qui en compte quelques autres, s'est imposée comme le principal défenseur hors Israël des intérêts des Etats-Unis en général et de leurs trusts pétroliers en particulier.

Et il n'est nullement paradoxal que l'argent saoudien ait joué un rôle majeur dans le financement des groupes islamistes, non seulement dans la région mais bien au-delà, jusqu'au GIA algérien ou au groupe Abou Sayaf aux Philippines.

L'Arabie saoudite a pu d'autant plus facilement financer des groupes islamistes que, pendant longtemps, les Etats-Unis comme la Grande-Bretagne, également impliquée dans la région, voyaient dans les forces islamistes des contre-feux au nationalisme arabe montant, symbolisé pendant un temps par l'Egypte de Nasser et puis, dans une certaine mesure, par la Syrie et l'Irak.

On ne manie pas ces forces réactionnaires sans qu'il y ait des chocs en retour.

En dehors de l'Arabie saoudite et de son régime intégriste wahhabite, les forces islamistes sont restées pendant longtemps marginales, se limitant pour l'essentiel aux Frères musulmans égyptiens dont on sait qu'ils ont été aidés, au moins à leurs débuts, par les agents britanniques en Egypte.

Et, paradoxalement, c'est précisément le cours réactionnaire des choses à l'échelle du monde, disons depuis plus d'un quart de siècle, qui a joué un tour à la politique de l'impérialisme américain. Ce cours réactionnaire des choses s'est concrétisé par un recul général des forces qui se revendiquaient bien plus à tort qu'à raison, mais c'est une autre question du socialisme ou du communisme, et même des forces qui se voulaient "nationalistes", "progressistes" ou "tiers-mondistes". Toutes ces forces s'alimentaient en dernier ressort des mécontentements, des colères, des frustrations des peuples opprimés par l'impérialisme.

L'anti-impérialisme déclaré de ces forces multiples se limitait surtout aux discours. Mais il faut se souvenir de l'énorme popularité que valut à Nasser un geste comme la nationalisation du canal de Suez. Nasser et surtout son successeur Sadate finirent par rentrer dans le rang. Mais les causes qui firent leur succès n'ont pas disparu. Au contraire.

La politique de spoliation et de répression d'Israël vis-à-vis du peuple palestinien s'est aggravée avec la durée, avec la politique systématique d'établissement de colonies israéliennes en Palestine, avec la guerre menée lors des Intifadas par une armée moderne contre les cailloux, les bâtons et les bombes primitives d'un peuple désarmé. Qu'il soit dit en passant qu'à son échelle, Israël a mené une politique similaire à celle des Etats-Unis et a cru, un moment, pouvoir se protéger contre le nationalisme d'Arafat en laissant ses services secrets appuyer les intégristes du Hamas.

Mais les créatures échappent aujourd'hui aux créateurs. Le Hamas canalise à son profit la perte de confiance croissante des masses palestiniennes à l'égard d'Arafat. Les intégristes du Soudan et les taliban afghans se sont retournés contre leurs anciens protecteurs. Le recul du nationalisme "socialisant" dans les pays arabes a laissé le champ libre aux forces politiques islamistes pour s'adonner à une certaine démagogie anti-américaine.

Faute que d'autres perspectives soient offertes aux masses déshéritées de la région, l'intégrisme religieux, jusqu'à ses variantes terroristes, est devenu le vecteur par lequel s'expriment leur désespoir et leur haine de la situation qui leur est faite.

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:: 9 septembre 1917 : mutinerie des soldats britanniques à Étaples

Pendant la Première Guerre mondiale, la ville d'Étaples, au sud de Boulogne-sur-Mer, accueillait un camp militaire britannique où, le 9 septembre 1917, éclata une mutinerie qui dura six jours. La mutinerie terminée, les autorités britanniques, qui craignaient la contagion de la révolution russe, n'eurent qu'une obsession, faire comme si elle n'avait jamais existé. Il fallut plus de soixante ans pour que cette affaire soit évoquée à travers des publications britanniques.

Le camp militaire d'Étaples mélangeait jeunes recrues et vétérans, qui s'y entraînaient à la guerre des gaz et au combat à la baïonnette. Les soldats enduraient de longues marches forcées dans des dunes de sable, des séances d'autant plus épuisantes qu'ils avaient le plus souvent le ventre vide. Il n'était pas rare que des soldats demandent à retourner au front, tant les conditions étaient difficiles. L'encadrement était féroce et les distractions rares, surtout destinées aux officiers. La police militaire terrorisait les soldats, y compris les blessés traités dans les différents hôpitaux militaires de la...

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:: La prétendue expérience socialiste suédoise [LDC, 1976]

A la suite d’un léger déplacement de voix, la social-démocratie suédoise vient de céder la place, après plus de quarante années de présence au gouvernement - un délai suffisamment long pour constituer l’exception dans l’histoire de la social-démocratie européenne. Bien entendu, pour la droite, cet échec électoral a constitué la preuve que la population suédoise refusait de supporter plus longtemps le poids d’une machine étatique envahissante et oppressive ; alors que dans la gauche, par exemple parmi les homologues français des sociaux-démocrates suédois, on n’a voulu y voir que le recul momentané d’une « expérience socialiste », sans précédent dans ses formes comme dans sa durée.

Mais de part et d’autre et quels que soient les commentaires circonstanciels dictés par les préoccupations électoralistes qui agitent le monde politique en France, il y avait la reconnaissance implicite d’une expérience originale, celle d’un « socialisme à la suédoise ».

C’est pourtant ce qui est le plus contestable.

Qu’en est-il exactement de ce paradis social-démocrate suédois ? Comment, quand, pourquoi et dans l’intérêt de qui ont été adoptées les principales mesures réglant la vie économique et sociale ? Quel fut le rôle exact des sociaux-démocrates dans ce pays qui est encore constitutionnellement un royaume et socialement un pays capitaliste, voilà ce qui demande à être apprécié.

 

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:: 9 septembre 1976 - Mort de Mao Tsé-toung : un nationaliste, pas un communiste

Il y a 25 ans mourait Mao Tsé-toung. La presse ne manque pas une occasion de rappeler les épisodes sanglants de son régime, et surtout de les attribuer au communisme dont Mao disait se réclamer. Et en effet, la Chine maoïste a bien souvent servi, avec l'URSS stalinienne dont elle avait copié certains traits, de repoussoir anticommuniste. A en croire nombre de journalistes, ce pays n'aurait été pendant des dizaines d'années qu'un vaste goulag asiatique, dont se seraient peu à peu affranchis les successeurs de Mao en renouant avec l'Occident et l'économie de marché. Un scénario intéressé, maintes fois rabâché, qui a peu à voir avec la réalité. 

Un régime avant tout nationaliste 

Lorsque Mao et ses compagnons d'armes prirent le pouvoir en 1949, leur objectif se bornait en fait à limiter l'emprise sur leur pays des puissances impérialistes qui en suçaient le sang depuis plus d'un siècle. Car pour ce qui est de « l'ouverture à l'Occident », la Chine avait largement donné. Au milieu du XIXe siècle, afin de promouvoir le « libre commerce » de l'opium, les canonnières anglaises et françaises avaient forcé la Chine à se soumettre à la rapacité des grandes puissances, s'arrogeant des enclaves dans ses ports, des concessions « interdites aux chiens et aux Chinois », à partir desquelles elles pillaient tout le pays. Et en fait de démocratie, la population avait vu les soldats occidentaux et japonais prêter main forte à ses oppresseurs chinois à chaque fois qu'elle tentait de relever la tête. 

C'est à cette situation que Mao entendait mettre un terme, pour faire du pays un Etat moderne. Cet objectif fut celui de maints autres leaders du Tiers Monde, sous bien des drapeaux. En Chine, il se trouva qu'il fut incarné par un parti et des hommes qui, une vingtaine d'années auparavant, s'étaient formés dans le moule du stalinisme dont ils avaient retenu la phraséologie et, aussi, l'idée que l'intervention de l'Etat pouvait être un moteur puissant du développement économique. Il n'en reste pas moins que lorsque le Parti Communiste Chinois, après de longues années de guérillas infructueuses, prit le pouvoir, porté par l'immense révolte paysanne qui déferla sur la Chine à la fin de la Seconde Guerre mondiale, ce ne fut pas pour instaurer un régime où les richesses cesseraient d'appartenir à une petite minorité de privilégiés. En 1945, Mao avait déclaré ne pas viser « la bourgeoisie en général, mais l'oppression impérialiste et féodale, (et que) le programme de la révolution n'est pas d'abolir la propriété privée, mais de protéger la propriété privée en général ; cette révolution ouvrira la voie au développement du capitalisme ». Et dès l'installation du nouveau régime, la classe ouvrière fut appelée à « continuer à vaquer à ses occupations » et la paysannerie priée de tempérer ses velléités de réforme agraire. Il s'agissait de ne pas compromettre l'harmonie du « Bloc des quatre classes », bourgeoisie nationale, prolétariat, paysannerie et classes moyennes, sous l'égide duquel se plaçait la direction maoïste. 

Une étatisation imposée par le blocus impérialiste 

Encore aurait-il fallu que cette bourgeoisie nationale, vis-à-vis de laquelle Mao multipliait les attentions, accepte de jouer le jeu et que l'impérialisme tolère ce régime. Ce ne fut pas le cas. Dès la fin 1950, les USA décrétèrent le blocus économique du pays alors que débutait la guerre de Corée. Dans ce contexte, les bourgeois chinois que Mao aurait voulu convaincre de faire tourner la production dans l'intérêt national, tout en conservant leurs richesses et privilèges, s'y refusèrent. Ils trouvaient plus rentable de continuer leurs trafics habituels, désorganisant l'économie et mettant le pays en danger militaire, et n'envisageaient nullement de renoncer à leur rôle parasitaire. C'est donc par la force des choses, par instinct de survie et non par idéologie, que le régime dut nationaliser les entreprises au milieu des années cinquante. 

Malgré ces conditions d'isolement, aggravées ensuite encore par la rupture avec l'URSS, la direction maoïste poursuivait son but, toujours le même : essayer de faire de la Chine un Etat moderne et une grande puissance, alors que, isolée, appauvrie par un siècle de pillage impérialiste, elle n'en avait pas les moyens. C'est donc à l'immense masse paysanne que le régime allait imposer des efforts inouïs pour tenter d'atteindre ses objectifs. Dans les campagnes « collectivisées », les paysans se virent arracher la plus grande partie du fruit de leur travail pour financer l'industrialisation. On leur imposa de s'épuiser dans de grands travaux et même, lors du « Grand Bond en avant », de produire de l'acier dans les villages pour « rattraper l'Angleterre en 15 ans » ! Dans les villes, la classe ouvrière fut soumise à un régime quasi militaire. Régulièrement le pouvoir eut recours à la répression et mobilisa ses cadres pour étouffer toute velléité d'agitation sociale. La « Révolution culturelle », qui débuta en 1969, vit le régime s'appuyer sur l'armée pour mobiliser la jeunesse estudiantine afin de mettre au pas la population urbaine. Cela, dans le cadre d'une reprise en main militaire du pays par l'appareil d'Etat car, la guerre du Vietnam s'étendant alors, le régime semblait craindre d'être à son tour menacé, en tout cas déstabilisé par elle. 

Le bilan du maoïsme… et celui du capitalisme en chine 

L'étatisme a permis à la Chine, sinon d'échapper au sous-développement, du moins de ne pas laisser libre cours aux prélèvements de l'impérialisme ainsi qu'à ceux de la bourgeoisie locale. Cela lui a évité de s'enfoncer toujours plus dans la pauvreté, comme nombre d'Etats du Tiers Monde devenus indépendants à la même époque. Mais cet étatisme, outil d'une perspective nationaliste qui fut la constante du maoïsme, n'avait rien de communiste, pas plus que la politique et les intérêts qu'il servait. Aussi est-ce le plus naturellement du monde que l'Etat chinois réintégra le marché capitaliste dès que les USA le lui permirent. Cela se fit du vivant même de Mao lorsque, défaits au Vietnam, les Etats-Unis décidèrent de rechercher un nouveau règlement global en Asie, intégrant désormais la Chine. Peu avant la mort de Mao, Nixon vint ainsi lui serrer la main à Pékin. Depuis lors les dirigeants chinois n'ont fait qu'approfondir cette voie, à travers certes maints à-coups et zigzags. 

Les capitalistes du monde entier peuvent désormais exploiter les ouvriers chinois dans des « zones franches » créées à cet effet depuis 1979. Certains y trouvent leur compte, ainsi que toute une frange de nouveaux riches chinois. Mais ce n'est bien sûr pas le cas de l'immense majorité de la population. 

Tout en pressurant celle-ci pour tenter de faire décoller l'économie, le régime maoïste avait en effet instauré un certain égalitarisme dans la distribution des ressources, au moins celles de première nécessité. En tout cas, cela avait évité à la population de connaître un dénuement aussi effroyable que celui de l'Inde, comparable à bien des égards, mais dont le régime est toujours resté dans le giron de l'impérialisme. Il y avait des privilèges en Chine maoïste, mais ils pesaient infiniment moins sur la population que les prélèvements imposés par l'impérialisme aux pays du Tiers Monde qu'il domine. Et cette différence de situation avait suffi à assurer aux Chinois un sort un peu plus enviable au niveau de la santé, de l'éducation, du logement ou de l'alimentation, que celui des Indiens, par exemple. 

De ce point de vue, la réintroduction de la Chine dans le marché mondial, c'est-à-dire dans une économie de plus en plus ouverte au pillage, ne peut que faire resurgir les tares du passé. Dans les villes et les campagnes, cela a déjà fortement accru des différenciations sociales, annonciatrices à terme d'une profonde régression sociale. 

Le temps écoulé depuis que la Chine a renoué avec le marché mondial est maintenant comparable à celui pendant lequel elle en avait été écartée. Le moins que l'on puisse dire, c'est que l'impérialisme, avec ses immenses moyens, n'a pas fait mieux que le régime maoïste pour ce qui est d'améliorer le sort de la population. 

Alors, si l'histoire de la Chine depuis 1949 entraîne une condamnation, ce n'est pas celle du communisme, que le régime nationaliste fondé par Mao n'a jamais représenté. C'est celle du capitalisme sous toutes ses formes. 

Daniel MESCLA

 

:: Capitalisme : des crises du siècle passe à celles du siècle présent

L’équilibre de l’économie capitaliste ne peut être atteint qu’à une double condition. D’une part, puisque dans cette économie on produit pour vendre, il faut que la production globale s’établisse au niveau de la demande solvable. D’autre part, il faut qu’entre les diverses branches de l’économie, et essentiellement entre celles du secteur qui fabrique des moyens de production et de celui qui fabrique les biens de consommation, le développement respecte une proportionnalité et une série de relations complexes difficiles à satisfaire.

Or, l’économie n’obéit à aucun plan d’ensemble ; la production est réalisée par un grand nombre de producteurs individuels, agissant séparément les uns des autres, sans aucun autre contrôle social que celui exercé après coup, c’est-à-dire après la réalisation de la production, par le marché. Ce trait fondamental, le capitalisme l’a gardé par delà toutes les transformations qui l’ont affecté au long d’une évolution qui l’a conduit de la libre concurrence aux monopoles.

La recherche du maximum de profit individuel, non seulement sans aucune coordination, mais précisément les uns au détriment des autres, qui est le propre d’un tel mode de production, exclut toute harmonisation préétablie. Les équilibres indispensables ne pouvant pas s’établir avant la production, s’imposent après, sur le marché. Si la tendance du capital à accroître la production pour accroître le profit capitaliste a fait que la production a dépassé la demande solvable, les ventes s’effondrent, et une période de ralentissement succède à l’activité productive fiévreuse et aveugle. La production capitaliste s’ajuste ainsi au niveau des besoins solvables de la société par des oscillations, tantôt dépassant ce niveau, tantôt tombant jusqu’à une interruption presque totale.

L’équilibre précaire entre le secteur des moyens de production et le secteur produisant des articles de consommation, est nécessairement rompu par le fait même de l’accroissement de la production qui caractérise une période d’expansion. L’élargissement de la production se traduit par une croissance de la composition organique du capital, par un renouvellement massif et une extension du capital fixe, autrement dit, par une demande soutenue adressée par tous les capitalistes au secteur produisant des moyens de production (machines, usines, équipements, etc...). Ce secteur s’accroît beaucoup plus rapidement que celui qui produit des articles de consommation. L’équilibre est rompu en faveur du premier secteur. Mais dès que le renouvellement et l’extension du capital fixe sont terminés, dès que l’équipement des capitalistes est achevé, le secteur qui fabrique des moyens de production ne trouve plus d’acheteurs, il se retrouve en état de surproduction, donnant le point de départ de la crise. Ainsi, la marche cyclique de l’économie. est rythmée par la période de renouvellement du capital fixe dans l’économie.

L’histoire de l’économie capitaliste tout au long du XIXe siècle, avait été ponctuée par des crises qui se succédaient avec une régularité remarquable tous les dix-onze ans environ.

Si la nécessité impérieuse de crises pour rétablir périodiquement les équilibres économiques rompus découle de la nature même de la production capitaliste, la forme de ces crises, leur périodicité, leur caractère plus ou moins étendu, sont liés aux conditions concrètes de l’économie à la période où se produit la crise.

Au XIXe siècle, et essentiellement dans sa première partie, où la domination du capital se limitait à un nombre relativement restreint de pays les crises n’affectèrent naturellement que ce même nombre limité de pays. Parfois ensemble, mais souvent même séparément. Les crises gardaient un caractère essentiellement national.

Par ailleurs, dans ces pays mêmes, le tissu économique était infiniment moins complexe qu’aujourd’hui, la vie économique et ses fluctuations étaient dominées par un nombre également restreint de branches importantes comme la sidérurgie et, en connexion, les chemins de fer, comme encore le textile et les diverses branches qui fournissaient à ce dernier ses matières premières (coton, laine, etc...).

Une crise de surproduction sur n’importe lequel de ces divers marchés était immédiatement perceptible et, étant donné le poids spécifique relativement important de chacun par rapport à l’ensemble, la crise prenait rapidement un caractère général. Tantôt déclenchées par la mévente du coton, tantôt par un effondrement des valeurs du chemin de fer, les crises, en se généralisant, finissaient par mettre les quelques grandes branches dominantes à peu près au même diapason, de sorte que leurs cycles apparaissaient pratiquement concomitants, Ainsi. ponctués par des crises de surproduction qui apparaissaient clairement comme telles, les cycles économiques se succédaient régulièrement, à un rythme plus ou moins commun de renouvellement du capital fixe de l’ordre d’une dizaine d’années.

La profonde nécessité des crises en économie capitaliste n’implique nullement que cette nécessité se concrétise sous une forme immuable depuis la révolution industrielle et l’âge d’or du capitalisme libéral.

L’économie évolue dans le sens d’une complexité croissante. La multiplication extraordinaire des branches et, en particulier, de celles qui produisent des moyens de production, diminue le poids spécifique de chacune et, par suite, l’effet des variations cycliques de chacune sur l’ensemble de l’économie.

Le rythme de renouvellement du capital fixe qui est à la base des cycles, s’est modifié. Pour des raisons techniques d’une part : la durée de construction d’une usine, la mise en place d’un équipement, la fabrication de machines, sont considérablement réduites dans un très grand nombre de branches. Mais aussi parce que l’usure technologique est plus rapide, parce que des possibilités de financement nouvelles facilitent les renouvellements nécessités, etc...

A cette tendance générale à la réduction du rythme de renouvellement du capital fixe, l’augmentation du nombre des branches ajoute la diversification. De ce fait, la crise dans une branche ne prend pas ipso facto l’allure d’une crise générale. En revanche, lorsque la crise se généralise à toutes les branches, elle est infiniment plus profonde, plus étendue et plus catastrophique qu’au siècle passé.

Le crédit a connu une croissance considérable et, avec cette croissance, il permet plus largement encore que jamais d’entretenir une animation industrielle artificielle, alors même que la crise de surproduction est déjà potentiellement ouverte. Ce rôle croissant du crédit, comme celui de la monnaie-papier à cours forcé (avec les possibilités de manipulations monétaires qu’elle ouvre) ont donné à la spéculation un champ d’action toujours plus vaste, de moins en moins lié à l’activité productive réelle, de plus en plus étranger à toute rationalité.

Enfin et surtout, le théâtre des faits et méfaits du capital s’est élargi à l’échelle du globe. Là où il y avait des pays, il y a des continents entiers, là où il y avait des capitaines d’industrie, il y a des trusts puissants. Le jeu des lois de l’économie se déroule à une toute autre échelle qu’au début du XIXe siècle - et ses conséquences désastreuses également.

Tous ces phénomènes contribuent à donner aux vieilles crises du capitalisme une allure toute nouvelle. La crise de 1929, la plus terrible que l’économie capitaliste ait connue - et qu’il a connue à l’échelle du monde entier - n’était déjà plus une crise de surproduction « classique ».

Que ceux dont c’est le rôle de dépeindre le système bourgeois sous des couleurs idylliques, s’évertuent à dégager de cet incessant renouvellement des formes sous lesquelles les crises apparaissent, de quoi alimenter le conte d’un capitalisme harmonieux, est une chose. Mais les capitalistes vivent moins que quiconque de légendes, fussent-elles conformes à leurs voeux les plus chers. Qu’elle se manifeste au travers d’une crise de surproduction, d’un krach boursier, d’un effondrement monétaire, ou sous la forme plus bénigne d’une récession, la douloureuse régulation de l’économie capitaliste se traduit pour la plupart de ses profiteurs, par un ralentissement des affaires et, donc, par la réduction du profit. Et contre l’hydre aux mille têtes et aux mille visages de la crise, les capitalistes ne peuvent plus se passer de l’archange protecteur, l’État.

L’État, outre ses puissants moyens économico-politiques, possède dans son comportement économique la vertu exceptionnelle de ne pas obéir aux mêmes lois qui s’imposent à chaque capitaliste particulier : il ne recherche pas le maximum de profits pour lui-même, il tente d’intervenir pour permettre à l’économie capitaliste dans son ensemble de survivre.

Aux encenseurs attardés des « s ains mécanismes de l’économie capitaliste » d’ânonner la fière devise « laisser faire » de la bourgeoisie montante - au demeurant, même à cette époque révolue, cette dernière était moins fière dans son comportement envers le soutien étatique que ne le proclamait la devise - les capitalistes, avec infiniment plus de sens pratique, comptent absolument sur l’État pour suppléer la demande défaillante afin de permettre au capital de fonctionner.

Keynes, qui fit sa fortune d’économiste célèbre en théorisant la nécessité de l’intervention économique constante de l’État au service de la bourgeoisie, affirmait sans ambages que cette intervention était indispensable en tant « qu’unique moyen pratique d’éviter la destruction complète des formes économiques existantes, comme la condition du bon fonctionnement de l’initiative individuelle ».

Et, pour remplir cette noble mission, à l’État de se débrouiller pour trouver les fonds nécessaires. Les impôts, bien sûr, pour transférer des poches des exploités de quoi aider les industriels. Mais aussi, et depuis plus d’un demi-siècle, de manière croissante, les manipulations monétaires.

 

[source, 1972]

23 août 1939 : signature du Pacte germano-soviétique. #twhistoire

Lénine, avant la révolution de 1917, pendant la révolution et après, se sentait comptable devant les travailleurs allemands. Parce qu’il était internationaliste. Parce que la classe ouvrière était sa classe et parce qu’il se posait le problème d’une politique pour tous les travailleurs du monde, une seule et même politique.

Staline en cela aussi était l’antithèse de Lénine. Les travailleurs allemands ne comptaient pas pour lui, n’existaient pas. Il n’allait mettre à son compte et à sa gloire que les cadavres des soldats allemands.

Certes, on ne pouvait pas attendre de Staline qu’il mène une politique révolutionnaire. On ne pouvait pas attendre de la bureaucratie stalinienne, qui avait exprimé et imposé la réaction en URSS, après le recul de la révolution mondiale ; qui avait déjà joué un rôle contre-révolutionnaire en Allemagne, en Espagne et en France, qu’elle brandisse le drapeau et le programme de l’internationalisme. Evidemment non.

Mais l’histoire n’est pas écrite d’avance. Et on ne pouvait pas savoir jusqu’où irait l’entreprise de démolition de Staline et Cie, ni comment.

L’impérialisme non plus ne le savait pas. C’était bien son problème, car il craignait l’URSS, même celle de Staline.

Il avait des raisons de s’interroger sur la façon dont se situerait la bureaucratie soviétique dans cette guerre qui allait mettre en mouvement des millions de gens. Quelle serait sa politique si une nouvelle vague révolutionnaire arrivait ? Et l’impérialisme ne pouvait pas savoir, au-delà de la personne de Staline et de sa politique, ce qui restait encore dans le coeur et la conscience des masses populaires, de cette révolution qui n’était pas si vieille.

La guerre, ses énormes secousses, donnaient l’occasion d’une redistribution générale des cartes. Les contradictions inter-impérialistes poussées au paroxysme, la déstabilisation du monde jusqu’au combat généralisé, les mobilisations et les massacres comme jamais le monde n’en avait vus, pouvaient offrir des possibilités de révoltes et de révolutions.

L’URSS menacée d’anéantissement par l’impérialisme allemand

En signant le pacte d’alliance germano-soviétique en août 1939, la bureaucratie avait repoussé les échéances. Mais elles étaient inévitables. Si la tactique de Hitler prenait quelques détours, le cheminement de sa pensée était rectiligne, comme dit un historien.

En juillet 1940, Hitler demanda à ses spécialistes militaires de préparer l’attaque contre l’URSS. Elle était fixée au printemps 1941, une gigantesque action baptisée « Barbarossa ». L’essentiel des efforts militaires allemands lui étaient alors consacrés.

Pendant ce temps, les relations diplomatiques entre l’URSS et l’Allemagne allaient leur bonhomme de chemin. Molotov vint à Berlin en novembre 1940, au moment où Hitler préparait son offensive. Mais tout se passa comme si les dirigeants russes n’étaient pas au courant des mouvements et concentrations de troupes à leurs frontières, ou ne voulaient pas l’être.

Trotsky n’avait pas tort de souligner qu’au faîte de sa puissance, le dictateur Staline était l’homme le plus isolé, le moins informé, de son pays. Ainsi le voulait la logique du système, du culte dément de la personnalité. Staline avait toujours raison. Il avait décrété avoir trouvé en Hitler un ami pour la vie. Personne n’osait le contredire ! Une multitude d’informations lui indiquaient que Hitler mobilisait contre l’URSS. Mais il ne voulait pas y croire. Ou plus probablement, le chef du Kremlin, converti à la seule diplomatie en matière de politique internationale, habitué à compter sur la parole des gouvernants impérialistes plutôt que sur l’appui des masses ouvrières, était-il déboussolé par la nouvelle situation.

Alors l’invasion allemande fut la surprise totale. Le 22 juin 1941, elle stupéfia l’URSS entière. Elle paralysa Staline qui se serait enfermé trois jours au Kremlin.

Le pacte germano-soviétique avait surtout servi à supprimer un obstacle - la Pologne - entre l’Allemagne nazie et l’URSS. Les deux puissances profondément antagonistes n’étaient plus séparées que par une frontière. Et après avoir mené la guerre à l’Ouest, avec la bienveillante neutralité de Staline, Hitler passait au gros morceau, cette Union des Républiques Socialistes et Soviétiques qu’il voulait anéantir, rayer de la carte de l’Europe.

Hitler avait explicitement donné pour directive à ses troupes de combattre avec « un manque total de pitié » à l’égard des populations.

Dans les hautes sphères du nazisme, certains auraient proposé de déclarer la guerre au communisme, et non au peuple russe ; d’essayer de susciter des révoltes, de s’appuyer sur les nationalités opprimées. Le nazisme aurait pu diviser, ainsi, pour mieux régner.

Mais si Hitler choisit de s’en prendre aux Russes, parce qu’ils étaient russes, c’était pour les amener à réagir comme tels, pour leur interdire ou leur rendre difficile de riposter en communistes, c’est-à-dire en hommes faisant la différence entre un ouvrier allemand et un nazi ou du moins proposant une politique qui permette de faire la différence ; une politique capable de faire tomber les uniformes.

Hitler voulait surtout empêcher cela. La préservation des intérêts impérialistes, d’intérêts de classe, exigeait qu’il accule les travailleurs au nationalisme, ceux d’URSS comme ceux d’Allemagne.

Le 22 juin 194 1, les armées allemandes enfonçaient donc le front russe, au nord vers Léningrad, au centre vers Moscou, au sud vers Kiev et Odessa. Au total, 4 000 chars, 3 000 avions (les deux tiers des forces aériennes allemandes), lancés sur un front de 2 000 à 3 000 kilomètres. Le rapport des effectifs mobilisés était de 4 ou 5 du côté allemand, contre 1 du côté russe. L’armée allemande était d’une supériorité énorme en matériel et surtout en expérience.

Alors la situation était critique pour Staline, et pour l’URSS.

Hitler était sûr - ou presque - de ses troupes, recrutées pourtant aussi au sein de ce prolétariat allemand qui, vingt ans auparavant, était le plus conscient et le plus combatif. La politique criminelle dictée par l’Internationale Communiste au Parti Communiste Allemand avait permis au fascisme de l’écraser, de l’atomiser.

Face au danger impérialiste, le défaitisme stalinien

La politique stalinienne avait sapé les bases du régime à l’échelle internationale, ou du moins lui avait porté des coups très durs. Elle avait surtout décapité politiquement le mouvement ouvrier communiste. Il existait toujours. Des millions d’ouvriers se disaient communistes dans le monde, des millions dont le coeur battait pour l’URSS. Mais ce mouvement n’avait pas de tête. Il était privé d’une direction révolutionnaire. Sa direction stalinienne l’avait déjà mené à des catastrophes : à la victoire de Hitler en Allemagne, de Franco en Espagne, de Blum puis de Pétain en France.

La politique de la bureaucratie stalinienne avait privé l’URSS du seul soutien extérieur qu’elle pouvait attendre, celui des masses ouvrières.

Mais à l’intérieur du pays lui-même, la politique de Staline avait affaibli l’URSS.

La bureaucratie avait perdu tout crédit auprès de la paysannerie qu’elle avait dévalisée par la collectivisation sauvage. Si ce n’est auprès d’une petite aristocratie ouvrière et kolkhozienne stakhanoviste, largement rétribuée en argent et en privilèges, la bureaucratie n’avait plus grand crédit non plus dans la classe ouvrière, car elle empochait plus que sa part des fruits de l’industrialisation à marche forcée. Et plus le régime perdait de crédit, plus il utilisait l’arme de la répression.

Ainsi, dans ces années de l’immédiat avant-guerre, toute la société, disait Trotsky, vivait sous le régime du bataillon disciplinaire. Alors que l’économie, la culture, l’armée, toute la société avait besoin de créateurs, d’initiateurs, de constructeurs, le Kremlin, lui, ne s’accommodait que d’exécutants fidèles, d’agents serviles, de gens de basse catégorie. Staline avait privé l’URSS des compétences dont elle avait désespérément besoin pour se défendre contre l’impérialisme. Et dans cette période où la guerre contre l’URSS se préparait, c’était particulièrement dramatique dans le domaine militaire.

En septembre 1938, Trotsky écrivait en évoquant les purges dans l’armée et les exécutions d’officiers : « Au cours des quinze derniers mois, l’Armée rouge a été privée de presque tous ses cadres de commandement (...) les forces années d’ URSS ont été décapitées. La bureaucratie et le corps des officiers s’affrontent dans un lent duel où seul le Kremlin a le droit de tirer ».

Ainsi, dans les années 1937-1938, tandis que l’impérialisme se préparait non seulement au repartage du monde mais aussi à la reconquête de l’URSS, Staline, lui, préparait en quelque sorte la défaite militaire.

 

[Extrait du CLT n°12 du 26 avril 1985: De la Russie révolutionnaire à l’URSS des bureaucrates]

23 août 1939 : signature du Pacte germano-soviétique. #twhistoire

Lénine, avant la révolution de 1917, pendant la révolution et après, se sentait comptable devant les travailleurs allemands. Parce qu’il était internationaliste. Parce que la classe ouvrière était sa classe et parce qu’il se posait le problème d’une politique pour tous les travailleurs du monde, une seule et même politique.

Staline en cela aussi était l’antithèse de Lénine. Les travailleurs allemands ne comptaient pas pour lui, n’existaient pas. Il n’allait mettre à son compte et à sa gloire que les cadavres des soldats allemands.

Certes, on ne pouvait pas attendre de Staline qu’il mène une politique révolutionnaire. On ne pouvait pas attendre de la bureaucratie stalinienne, qui avait exprimé et imposé la réaction en URSS, après le recul de la révolution mondiale ; qui avait déjà joué un rôle contre-révolutionnaire en Allemagne, en Espagne et en France, qu’elle brandisse le drapeau et le programme de l’internationalisme. Evidemment non.

Mais l’histoire n’est pas écrite d’avance. Et on ne pouvait pas savoir jusqu’où irait l’entreprise de démolition de Staline et Cie, ni comment.

L’impérialisme non plus ne le savait pas. C’était bien son problème, car il craignait l’URSS, même celle de Staline.

Il avait des raisons de s’interroger sur la façon dont se situerait la bureaucratie soviétique dans cette guerre qui allait mettre en mouvement des millions de gens. Quelle serait sa politique si une nouvelle vague révolutionnaire arrivait ? Et l’impérialisme ne pouvait pas savoir, au-delà de la personne de Staline et de sa politique, ce qui restait encore dans le coeur et la conscience des masses populaires, de cette révolution qui n’était pas si vieille.

La guerre, ses énormes secousses, donnaient l’occasion d’une redistribution générale des cartes. Les contradictions inter-impérialistes poussées au paroxysme, la déstabilisation du monde jusqu’au combat généralisé, les mobilisations et les massacres comme jamais le monde n’en avait vus, pouvaient offrir des possibilités de révoltes et de révolutions.

L’URSS menacée d’anéantissement par l’impérialisme allemand

En signant le pacte d’alliance germano-soviétique en août 1939, la bureaucratie avait repoussé les échéances. Mais elles étaient inévitables. Si la tactique de Hitler prenait quelques détours, le cheminement de sa pensée était rectiligne, comme dit un historien.

En juillet 1940, Hitler demanda à ses spécialistes militaires de préparer l’attaque contre l’URSS. Elle était fixée au printemps 1941, une gigantesque action baptisée « Barbarossa ». L’essentiel des efforts militaires allemands lui étaient alors consacrés.

Pendant ce temps, les relations diplomatiques entre l’URSS et l’Allemagne allaient leur bonhomme de chemin. Molotov vint à Berlin en novembre 1940, au moment où Hitler préparait son offensive. Mais tout se passa comme si les dirigeants russes n’étaient pas au courant des mouvements et concentrations de troupes à leurs frontières, ou ne voulaient pas l’être.

Trotsky n’avait pas tort de souligner qu’au faîte de sa puissance, le dictateur Staline était l’homme le plus isolé, le moins informé, de son pays. Ainsi le voulait la logique du système, du culte dément de la personnalité. Staline avait toujours raison. Il avait décrété avoir trouvé en Hitler un ami pour la vie. Personne n’osait le contredire ! Une multitude d’informations lui indiquaient que Hitler mobilisait contre l’URSS. Mais il ne voulait pas y croire. Ou plus probablement, le chef du Kremlin, converti à la seule diplomatie en matière de politique internationale, habitué à compter sur la parole des gouvernants impérialistes plutôt que sur l’appui des masses ouvrières, était-il déboussolé par la nouvelle situation.

Alors l’invasion allemande fut la surprise totale. Le 22 juin 1941, elle stupéfia l’URSS entière. Elle paralysa Staline qui se serait enfermé trois jours au Kremlin.

Le pacte germano-soviétique avait surtout servi à supprimer un obstacle - la Pologne - entre l’Allemagne nazie et l’URSS. Les deux puissances profondément antagonistes n’étaient plus séparées que par une frontière. Et après avoir mené la guerre à l’Ouest, avec la bienveillante neutralité de Staline, Hitler passait au gros morceau, cette Union des Républiques Socialistes et Soviétiques qu’il voulait anéantir, rayer de la carte de l’Europe.

Hitler avait explicitement donné pour directive à ses troupes de combattre avec « un manque total de pitié » à l’égard des populations.

Dans les hautes sphères du nazisme, certains auraient proposé de déclarer la guerre au communisme, et non au peuple russe ; d’essayer de susciter des révoltes, de s’appuyer sur les nationalités opprimées. Le nazisme aurait pu diviser, ainsi, pour mieux régner.

Mais si Hitler choisit de s’en prendre aux Russes, parce qu’ils étaient russes, c’était pour les amener à réagir comme tels, pour leur interdire ou leur rendre difficile de riposter en communistes, c’est-à-dire en hommes faisant la différence entre un ouvrier allemand et un nazi ou du moins proposant une politique qui permette de faire la différence ; une politique capable de faire tomber les uniformes.

Hitler voulait surtout empêcher cela. La préservation des intérêts impérialistes, d’intérêts de classe, exigeait qu’il accule les travailleurs au nationalisme, ceux d’URSS comme ceux d’Allemagne.

Le 22 juin 194 1, les armées allemandes enfonçaient donc le front russe, au nord vers Léningrad, au centre vers Moscou, au sud vers Kiev et Odessa. Au total, 4 000 chars, 3 000 avions (les deux tiers des forces aériennes allemandes), lancés sur un front de 2 000 à 3 000 kilomètres. Le rapport des effectifs mobilisés était de 4 ou 5 du côté allemand, contre 1 du côté russe. L’armée allemande était d’une supériorité énorme en matériel et surtout en expérience.

Alors la situation était critique pour Staline, et pour l’URSS.

Hitler était sûr - ou presque - de ses troupes, recrutées pourtant aussi au sein de ce prolétariat allemand qui, vingt ans auparavant, était le plus conscient et le plus combatif. La politique criminelle dictée par l’Internationale Communiste au Parti Communiste Allemand avait permis au fascisme de l’écraser, de l’atomiser.

Face au danger impérialiste, le défaitisme stalinien

La politique stalinienne avait sapé les bases du régime à l’échelle internationale, ou du moins lui avait porté des coups très durs. Elle avait surtout décapité politiquement le mouvement ouvrier communiste. Il existait toujours. Des millions d’ouvriers se disaient communistes dans le monde, des millions dont le coeur battait pour l’URSS. Mais ce mouvement n’avait pas de tête. Il était privé d’une direction révolutionnaire. Sa direction stalinienne l’avait déjà mené à des catastrophes : à la victoire de Hitler en Allemagne, de Franco en Espagne, de Blum puis de Pétain en France.

La politique de la bureaucratie stalinienne avait privé l’URSS du seul soutien extérieur qu’elle pouvait attendre, celui des masses ouvrières.

Mais à l’intérieur du pays lui-même, la politique de Staline avait affaibli l’URSS.

La bureaucratie avait perdu tout crédit auprès de la paysannerie qu’elle avait dévalisée par la collectivisation sauvage. Si ce n’est auprès d’une petite aristocratie ouvrière et kolkhozienne stakhanoviste, largement rétribuée en argent et en privilèges, la bureaucratie n’avait plus grand crédit non plus dans la classe ouvrière, car elle empochait plus que sa part des fruits de l’industrialisation à marche forcée. Et plus le régime perdait de crédit, plus il utilisait l’arme de la répression.

Ainsi, dans ces années de l’immédiat avant-guerre, toute la société, disait Trotsky, vivait sous le régime du bataillon disciplinaire. Alors que l’économie, la culture, l’armée, toute la société avait besoin de créateurs, d’initiateurs, de constructeurs, le Kremlin, lui, ne s’accommodait que d’exécutants fidèles, d’agents serviles, de gens de basse catégorie. Staline avait privé l’URSS des compétences dont elle avait désespérément besoin pour se défendre contre l’impérialisme. Et dans cette période où la guerre contre l’URSS se préparait, c’était particulièrement dramatique dans le domaine militaire.

En septembre 1938, Trotsky écrivait en évoquant les purges dans l’armée et les exécutions d’officiers : « Au cours des quinze derniers mois, l’Armée rouge a été privée de presque tous ses cadres de commandement (...) les forces années d’ URSS ont été décapitées. La bureaucratie et le corps des officiers s’affrontent dans un lent duel où seul le Kremlin a le droit de tirer ».

Ainsi, dans les années 1937-1938, tandis que l’impérialisme se préparait non seulement au repartage du monde mais aussi à la reconquête de l’URSS, Staline, lui, préparait en quelque sorte la défaite militaire.

 

[Extrait du CLT n°12 du 26 avril 1985: De la Russie révolutionnaire à l’URSS des bureaucrates]

23 août 1939 : signature du Pacte germano-soviétique. #twhistoire

Lénine, avant la révolution de 1917, pendant la révolution et après, se sentait comptable devant les travailleurs allemands. Parce qu’il était internationaliste. Parce que la classe ouvrière était sa classe et parce qu’il se posait le problème d’une politique pour tous les travailleurs du monde, une seule et même politique.

Staline en cela aussi était l’antithèse de Lénine. Les travailleurs allemands ne comptaient pas pour lui, n’existaient pas. Il n’allait mettre à son compte et à sa gloire que les cadavres des soldats allemands.

Certes, on ne pouvait pas attendre de Staline qu’il mène une politique révolutionnaire. On ne pouvait pas attendre de la bureaucratie stalinienne, qui avait exprimé et imposé la réaction en URSS, après le recul de la révolution mondiale ; qui avait déjà joué un rôle contre-révolutionnaire en Allemagne, en Espagne et en France, qu’elle brandisse le drapeau et le programme de l’internationalisme. Evidemment non.

Mais l’histoire n’est pas écrite d’avance. Et on ne pouvait pas savoir jusqu’où irait l’entreprise de démolition de Staline et Cie, ni comment.

L’impérialisme non plus ne le savait pas. C’était bien son problème, car il craignait l’URSS, même celle de Staline.

Il avait des raisons de s’interroger sur la façon dont se situerait la bureaucratie soviétique dans cette guerre qui allait mettre en mouvement des millions de gens. Quelle serait sa politique si une nouvelle vague révolutionnaire arrivait ? Et l’impérialisme ne pouvait pas savoir, au-delà de la personne de Staline et de sa politique, ce qui restait encore dans le coeur et la conscience des masses populaires, de cette révolution qui n’était pas si vieille.

La guerre, ses énormes secousses, donnaient l’occasion d’une redistribution générale des cartes. Les contradictions inter-impérialistes poussées au paroxysme, la déstabilisation du monde jusqu’au combat généralisé, les mobilisations et les massacres comme jamais le monde n’en avait vus, pouvaient offrir des possibilités de révoltes et de révolutions.

L’URSS menacée d’anéantissement par l’impérialisme allemand

En signant le pacte d’alliance germano-soviétique en août 1939, la bureaucratie avait repoussé les échéances. Mais elles étaient inévitables. Si la tactique de Hitler prenait quelques détours, le cheminement de sa pensée était rectiligne, comme dit un historien.

En juillet 1940, Hitler demanda à ses spécialistes militaires de préparer l’attaque contre l’URSS. Elle était fixée au printemps 1941, une gigantesque action baptisée « Barbarossa ». L’essentiel des efforts militaires allemands lui étaient alors consacrés.

Pendant ce temps, les relations diplomatiques entre l’URSS et l’Allemagne allaient leur bonhomme de chemin. Molotov vint à Berlin en novembre 1940, au moment où Hitler préparait son offensive. Mais tout se passa comme si les dirigeants russes n’étaient pas au courant des mouvements et concentrations de troupes à leurs frontières, ou ne voulaient pas l’être.

Trotsky n’avait pas tort de souligner qu’au faîte de sa puissance, le dictateur Staline était l’homme le plus isolé, le moins informé, de son pays. Ainsi le voulait la logique du système, du culte dément de la personnalité. Staline avait toujours raison. Il avait décrété avoir trouvé en Hitler un ami pour la vie. Personne n’osait le contredire ! Une multitude d’informations lui indiquaient que Hitler mobilisait contre l’URSS. Mais il ne voulait pas y croire. Ou plus probablement, le chef du Kremlin, converti à la seule diplomatie en matière de politique internationale, habitué à compter sur la parole des gouvernants impérialistes plutôt que sur l’appui des masses ouvrières, était-il déboussolé par la nouvelle situation.

Alors l’invasion allemande fut la surprise totale. Le 22 juin 1941, elle stupéfia l’URSS entière. Elle paralysa Staline qui se serait enfermé trois jours au Kremlin.

Le pacte germano-soviétique avait surtout servi à supprimer un obstacle - la Pologne - entre l’Allemagne nazie et l’URSS. Les deux puissances profondément antagonistes n’étaient plus séparées que par une frontière. Et après avoir mené la guerre à l’Ouest, avec la bienveillante neutralité de Staline, Hitler passait au gros morceau, cette Union des Républiques Socialistes et Soviétiques qu’il voulait anéantir, rayer de la carte de l’Europe.

Hitler avait explicitement donné pour directive à ses troupes de combattre avec « un manque total de pitié » à l’égard des populations.

Dans les hautes sphères du nazisme, certains auraient proposé de déclarer la guerre au communisme, et non au peuple russe ; d’essayer de susciter des révoltes, de s’appuyer sur les nationalités opprimées. Le nazisme aurait pu diviser, ainsi, pour mieux régner.

Mais si Hitler choisit de s’en prendre aux Russes, parce qu’ils étaient russes, c’était pour les amener à réagir comme tels, pour leur interdire ou leur rendre difficile de riposter en communistes, c’est-à-dire en hommes faisant la différence entre un ouvrier allemand et un nazi ou du moins proposant une politique qui permette de faire la différence ; une politique capable de faire tomber les uniformes.

Hitler voulait surtout empêcher cela. La préservation des intérêts impérialistes, d’intérêts de classe, exigeait qu’il accule les travailleurs au nationalisme, ceux d’URSS comme ceux d’Allemagne.

Le 22 juin 194 1, les armées allemandes enfonçaient donc le front russe, au nord vers Léningrad, au centre vers Moscou, au sud vers Kiev et Odessa. Au total, 4 000 chars, 3 000 avions (les deux tiers des forces aériennes allemandes), lancés sur un front de 2 000 à 3 000 kilomètres. Le rapport des effectifs mobilisés était de 4 ou 5 du côté allemand, contre 1 du côté russe. L’armée allemande était d’une supériorité énorme en matériel et surtout en expérience.

Alors la situation était critique pour Staline, et pour l’URSS.

Hitler était sûr - ou presque - de ses troupes, recrutées pourtant aussi au sein de ce prolétariat allemand qui, vingt ans auparavant, était le plus conscient et le plus combatif. La politique criminelle dictée par l’Internationale Communiste au Parti Communiste Allemand avait permis au fascisme de l’écraser, de l’atomiser.

Face au danger impérialiste, le défaitisme stalinien

La politique stalinienne avait sapé les bases du régime à l’échelle internationale, ou du moins lui avait porté des coups très durs. Elle avait surtout décapité politiquement le mouvement ouvrier communiste. Il existait toujours. Des millions d’ouvriers se disaient communistes dans le monde, des millions dont le coeur battait pour l’URSS. Mais ce mouvement n’avait pas de tête. Il était privé d’une direction révolutionnaire. Sa direction stalinienne l’avait déjà mené à des catastrophes : à la victoire de Hitler en Allemagne, de Franco en Espagne, de Blum puis de Pétain en France.

La politique de la bureaucratie stalinienne avait privé l’URSS du seul soutien extérieur qu’elle pouvait attendre, celui des masses ouvrières.

Mais à l’intérieur du pays lui-même, la politique de Staline avait affaibli l’URSS.

La bureaucratie avait perdu tout crédit auprès de la paysannerie qu’elle avait dévalisée par la collectivisation sauvage. Si ce n’est auprès d’une petite aristocratie ouvrière et kolkhozienne stakhanoviste, largement rétribuée en argent et en privilèges, la bureaucratie n’avait plus grand crédit non plus dans la classe ouvrière, car elle empochait plus que sa part des fruits de l’industrialisation à marche forcée. Et plus le régime perdait de crédit, plus il utilisait l’arme de la répression.

Ainsi, dans ces années de l’immédiat avant-guerre, toute la société, disait Trotsky, vivait sous le régime du bataillon disciplinaire. Alors que l’économie, la culture, l’armée, toute la société avait besoin de créateurs, d’initiateurs, de constructeurs, le Kremlin, lui, ne s’accommodait que d’exécutants fidèles, d’agents serviles, de gens de basse catégorie. Staline avait privé l’URSS des compétences dont elle avait désespérément besoin pour se défendre contre l’impérialisme. Et dans cette période où la guerre contre l’URSS se préparait, c’était particulièrement dramatique dans le domaine militaire.

En septembre 1938, Trotsky écrivait en évoquant les purges dans l’armée et les exécutions d’officiers : « Au cours des quinze derniers mois, l’Armée rouge a été privée de presque tous ses cadres de commandement (...) les forces années d’ URSS ont été décapitées. La bureaucratie et le corps des officiers s’affrontent dans un lent duel où seul le Kremlin a le droit de tirer ».

Ainsi, dans les années 1937-1938, tandis que l’impérialisme se préparait non seulement au repartage du monde mais aussi à la reconquête de l’URSS, Staline, lui, préparait en quelque sorte la défaite militaire.

L’impérialisme américain, des origines aux guerres d’Irak et d’Afghanistan

- Introduction

De la guerre qui ravage l’Irak au retour en force des taliban en Afghanistan, des rodomontades contre l’Iran à l’étau qui enserre le peuple palestinien, en passant par les menaces d’effondrement général du système financier mondial, les risques qui pèsent sur l’environnement, la misère qui touche des pans entiers de la population de l’Amérique latine ou des Caraïbes – les responsabilités de l’impérialisme américain dans les crises actuelles sont écrasantes. Le pays qui est à la pointe de la technologie, qui compte les plus grands scientifiques et les plus grandes universités, le pays le plus riche, dont la culture se diffuse au monde entier, utilise aujourd'hui ses armes ultrasophistiquées et ses ressources pour semer la terreur et la désolation, pour provoquer des coups d’Etat et des guerres civiles, pour soutenir des dictatures et écraser des peuples.
Et pourtant, Sarkozy, Kouchner, et bien des politiciens, des journalistes, des intellectuels, nous expliquent que les Etats-Unis sont de vieux amis avec qui la France n’a jamais été en guerre, qu’ils sont venus deux fois à notre secours, qu’ils ont libéré l’Europe du fascisme et du nazisme et qu’ils ont sauvé la démocratie. Il y a un mois, Sarkozy a ainsi expliqué au Congrès américain, sans craindre le ridicule : « Chaque fois que dans le monde tombe un soldat américain, je pense à ce que l’armée d’Amérique a fait pour la France ».
Alors ce soir, nous voudrions dresser un bilan de cette politique étrangère américaine, en commençant par évoquer les origines de ce pays jeune, qui était encore en formation vers 1850, et qui est devenu en moins d’un siècle la première puissance mondiale. Comment, après avoir fait profession d’isolationnisme et d’anticolonialisme pendant 150 ans, les Etats-Unis se sont-ils imposés au reste du monde ? Comment s’exerce aujourd'hui la domination d’un pays qui ne compte que 5% de la population mondiale ?
Si ce Cercle Léon Trotsky est consacré à la dénonciation de l’impérialisme américain, ce n’est pas que nous pensions qu’il soit par nature plus infâme ou plus immoral que l’impérialisme français. Nous ne sommes pas anti-américains, car nous sommes internationalistes. Nous rejetons toutes les formes de nationalisme – et l’anti-américanisme est une des formes qu’a souvent prises le chauvinisme français, de De Gaulle au Parti communiste, en passant par bien d’autres. Nous discutons de la politique de l’impérialisme américain parce que nous combattons le capitalisme, et que les Etats-Unis, étant les plus puissants, ont joué un rôle essentiel, notamment depuis 1945. Mais si l’impérialisme français est aujourd'hui de seconde zone, il n’a rien à envier, par ses méthodes et ses forfaits, à celui des Etats-Unis. Tout au plus peut-on dire que, dans le brigandage, dans la rapine à laquelle se livrent les grandes puissances, les Etats-Unis occupent la première place. Eh bien, c’est aux forfaits de ce chef de gang que nous allons consacrer cet exposé.

- De la formation des Etats-Unis d’Amérique à la Première Guerre mondiale

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- Au XXe siècle, le plus puissant des impérialismes

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- L’impérialisme américain aujourd'hui

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- Conclusion

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Cercle Léon Trotsky du 7 décembre 2007

12-14 juillet 1789 : l’intervention des masses populaires parisiennes. #révolution

Le 4 mai 1789, lorsque s’ouvrit la réunion des États Généraux du royaume de France, ceux-ci n’avaient pas été réunis depuis 175 ans, depuis 1614. A l’époque, les députés avaient été convoqués suivant le classement hiérarchique de la société en trois ordres : d’abord, le clergé et la noblesse, c’est-à-dire les ordres privilégiés ; ensuite tout le reste, la « roture », le Tiers État. En 1789, la procédure fut la même.

Mais tout avait changé.

Le pays était entré en ébullition depuis plusieurs mois déjà, depuis que les nobles juges du Parlement de Paris avaient réclamé ces États Généraux, pour consentir au roi Louis XVI les impôts dont celui-ci avait cruellement besoin. La nouvelle s’était répandue bien vite jusqu’au fond des provinces. Tous les hommes à partir de 25 ans, cinq millions d’hommes, étaient appelés à élire parmi eux ceux qui iraient se réunir à Versailles, où résidait le roi en son château ; et tous, jusque dans la plus infime paroisse, étaient appelés à dire ce qu’ils avaient sur le coeur, à inscrire leurs doléances dans des cahiers qui lui seraient portés.

Le roi l’avait fait afficher partout : « Sa Majesté a désiré que, des extrémités de son royaume, et des habitations les moins connues, chacun fut assuré de faire parvenir jusqu’à elle ses voeux et ses réclamations... » .

Puisque le roi sollicitait ainsi jusqu’au plus humble de ses sujets, c’était assurément pour prêter une oreille attentive à ses plaintes et griefs, qui ne manquaient pas. Partout, on cria « Vive le bon roi ! »

Il y avait bien entendu, maldonne. Quand les nobles, parce qu’ils ne voulaient pas payer d’impôts, s’étaient rebellés contre le roi, et qu’ils avaient cherché à faire de la convocation des États Généraux une machine de guerre contre le pouvoir royal, ils ne s’attendaient certes pas à contribuer ainsi à déclencher la tourmente qui allait les balayer eux-mêmes.

Quant au roi et à ses ministres, ils avaient surtout en vue de trouver une solution au déficit du budget de l’État, à la banqueroute qui menaçait. Et ils pensaient que les bons sujets du Tiers État, bien qu’ils fussent pour leur part accablés et pressurés de tous côtés, leur serviraient à faire pression sur la noblesse et le clergé, afin que ceux-ci consentent enfin à faire un effort, même si payer l’impôt était considéré comme un signe de roture !

En fait, ni la noblesse, ni le clergé n’y étaient du tout disposés. Au contraire, ces quelque deux cent à trois cent mille personnes sur 26 millions d’habitants s’accrochaient d’autant plus à leurs privilèges, à leurs prétendus droits, hérités des temps de la féodalité, qu’ils sentaient profondément qu’ils avaient fait leur temps. Ces oisifs, qui ne pouvaient pas travailler sans s’exclure de leur rang social privilégié, étaient en déclin accéléré, tandis que, au sein du Tiers État, de cette « roture » qu’ils méprisaient, la bourgeoisie avait acquis une puissance nouvelle, qui lui ouvrait les voies de l’avenir.

La noblesse ne se montrait nullement prête à céder à la bourgeoisie la moindre parcelle de sa domination ; ni dans l’armée où les places d’officiers étaient réservées seulement aux nobles, ni dans le clergé où les évêques étaient tous des nobles et où pour accéder à une position bien rémunérée, il fallait se faire le laquais d’un prince, ni à plus forte raison dans les sommets de l’État, où les places étaient encore plus réservées.

Pendant longtemps, les bourgeois avaient lutté pour grimper dans la hiérarchie sociale en essayant d’arracher au roi des titres qui en faisaient à leur tour des nobles. Et certains y étaient parvenus. Mais maintenant, c’était dépassé. Devant le raidissement des privilégiés, les bourgeois ne pouvaient que revendiquer ce qu’ils estimaient être leur droit : l’égalité. Ils voulaient être admis à partager le pouvoir, ils voulaient une Constitution qui limitât les pouvoirs de la monarchie et qui leur permit de participer à la gestion de l’État et à l’administration du pays de façon à le sortir de la pagaille et de la désorganisation, de l’arriération de ses campagnes, tous obstacles aux progrès du développement économique.

Dans ce puissant État qu’était alors le royaume de France, la bourgeoisie ne pouvait pas donner sa mesure, elle étouffait.

A la fin du 18e siècle, si la bourgeoisie française ne formait pas encore un seul bloc économique, et si elle englobait encore la masse des artisans, elle était cependant déjà fort riche.

A Nantes, Marseille ou Bordeaux, les grands négociants avaient bâti des fortunes sur le commerce maritime ; y compris sur le commerce des Noirs pris en Afrique et revendus comme esclaves aux planteurs des Antilles.

Au-dessus encore, une bourgeoisie financière s’élevait dans le monde de la banque parisienne et lyonnaise. Elle prêtait au roi, elle commençait à créer des sociétés par actions, et la spéculation allait déjà bon train.

La bourgeoisie proprement industrielle était encore secondaire, elle commençait seulement à apparaître.

Enfin la bourgeoisie, c’était aussi les professions libérales, c’est-à-dire à l’époque avant tout les notaires, procureurs, avocats, juristes, qui pullulaient mais qui parvenaient difficilement à se faire une place au soleil. « Les avenues sont barrées de toute part » , avait dénoncé Barnave, avocat à Grenoble. Parmi eux, la révolution allait puiser tout un personnel politique décidé à changer tout cela.

Car la bourgeoise française n’ignorait pas que si sa grande rivale, la bourgeoisie anglaise, avait devant elle de brillantes perspectives d’expansion, si elle avait déjà pris de l’avance sur le plan économique, elle le devait au fait qu’elle avait à sa manière réglé depuis belle lurette l’essentiel de ses comptes avec son propre ancien régime, qu’elle l’avait révolutionné, et pris le pouvoir.

Cet exemple, la propagande des grands intellectuels du siècle, ceux qu’on a appelés les Philosophes des Lumières, lui avait entre autres choses appris à le méditer.

Le despotisme de la monarchie française était partout battu en brèche.

En même temps, l’incrédulité en matière de religion s’était répandue, y compris au sein du clergé. Dans les séminaires, on lisait Voltaire, et même Diderot et Jean-Jacques Rousseau, plus ou moins clandestinement, tandis que dans les salons de la noblesse il était de bon ton de se prévaloir de la philosophie des Lumières. C’est dire à quel point les ordres privilégiés eux-mêmes avaient perdu confiance dans la valeur et la légitimité de leur régime !

Les idées d’égalité avaient fait leur chemin dans toute la société, répandues par une multitude de clubs, sociétés, académies, loges maçonniques, y compris dans les campagnes où les colporteurs apportaient des brochures de « Jean-Jacques ».

L’ensemble du régime était en faillite à la fin des années 1780, au point que toutes les tentatives de réformes des ministres de Louis XVI pour régler le problème de l’énorme dette de l’État, avaient échoué devant l’opposition de la caste des nobles. L’ultime tentative qui aboutit à la convocation des États généraux, elle, se retourna contre la noblesse, et finalement contre la monarchie elle-même.

Non pas du fait de la bourgeoisie. Celle-ci se serait accommodée d’un compromis avec la monarchie et avec les nobles libéraux, si ceux-ci y avaient consenti.

Mais alors une autre force sociale s’ébranla au sein du Tiers État. Celui-ci ne se confondait en un seul bloc qu’aux yeux des arrogants aristocrates.

En réalité, la grande masse de la population était composée de paysans misérables, les trois quarts de la population au moins.

Et dans les villes, une masse de tout petits artisans, de compagnons et de manoeuvres, d’ouvriers, de pauvres et de sans-emploi, se distinguait elle aussi des bourgeois.

Ce sont ces masses populaires qui en intervenant pour la première fois sur la scène ont réalisé la révolution pour le compte de la bourgeoisie. Engels a résumé cela ainsi : « A partir de la Bastille, la plèbe dut faire tout le travail pour les bourgeois. Sans son intervention en juillet et en octobre 1789, le 10 août 1792, le 4 septembre 1793, etc., l’ancien régime aurait vaincu la bourgeoisie. »

La réunion des États Généraux souleva un immense espoir dans tout le Tiers État.

En Janvier 1789, dans un pamphlet, un certain abbé Sieyès put proclamer : « Le Tiers État est une nation complète » - autant dire qu’on pouvait tout à fait se passer des nobles et du clergé. Il obtint un succès retentissant.

Dans les villages, on ne parlait plus que des État généraux. Tous tinrent à aller voter, les vieux voulaient voter avant de mourir. Avec l’aide souvent d’un bourgeois de la ville, les paysans se mirent à rédiger les cahiers qui dressaient le catalogue de leur misère et de leur exploitation.

Bien sûr, lorsque cette montagne de cahiers fut rassemblée et fusionnée, ce sont les bourgeois, les gens instruits, qui leur imprimèrent leur marque et ce qu’il en ressortit dans les cahiers du Tiers État, ce furent surtout la revendication d’une Constitution, et celle de l’égalité civile intégrale. Mais il n’en restait pas moins que, pour la première fois au cours des siècles, pour la première fois au monde peut-être, un peuple entier avait été appelé à prendre la parole.

Il n’était pas près de se la laisser reprendre.

Du Tiers État à l’Assemblée nationale

Les élus du Tiers réunis à Versailles le 4 mai furent quelque 650 ; c’étaient des notables des diverses provinces, hommes éduqués ayant fait leur droit, possédant des charges dans l’administration du pays, avocats et hommes de loi pour la moitié d’entre eux.

D’emblée, le roi donna le ton. Suivant en grande partie le vieux cérémonial remontant à 1614, il reçut les députés en fonction de la hiérarchie des ordres, et les « députés de la roture » furent abreuvés de marques de mépris.

Certes, le Tiers avait autant de députés que la noblesse et le clergé réunis, mais cela ne l’avançait à rien tant qu’on maintenait le principe du vote par ordre, et non par tête. Autant dire que les deux ordres privilégiés étaient assurés d’avance d’avoir la majorité !

Les députés du Tiers refusèrent alors de se constituer en Assemblée particulière, ils appelèrent les autres ordres à se réunir en commun. Devant le refus de ceux-ci, le 17 juin, les députés du Tiers se décrétèrent souverainement : « Assemblée Nationale » , aux cris de « Vive le Tiers et le roi »  ! Sur quoi la majorité des députés du clergé, constituée de curés d’extraction populaire, dont les intérêts n’étaient pas les mêmes que ceux des princes de l’Eglise, se rallièrent. Quelques nobles aussi dans la foulée.

Que fit le roi ? Tout simplement fermer la salle de leur réunion, d’où la nécessité pour la toute neuve Assemblée Nationale de se réfugier dans une salle de jeu voisine, où tous les députés prêtèrent le serment de ne pas se séparer avant d’avoir établi une constitution.

Alors, poussé par la noblesse, le roi décréta cassée la décision du 17 juin, et somma l’Assemblée d’obéir.

Lors d’une séance mémorable, son président, Bailly, proclama fièrement que « la nation assemblée ne peut pas recevoir d’ordre » . Mais toujours était-il que le pouvoir disposait des troupes dans Versailles, et que l’Assemblée était sous la menace d’être dispersée par la force. Elle avait « coupé le câble », suivant une expression de Sieyès, mais en paroles seulement, et par elle-même, elle ne serait pas allée beaucoup plus loin, bien que rien ne fût réglé.

12-14 juillet : l’intervention des masses populaires parisiennes

C’est l’insurrection parisienne du 12 au 14 juillet qui commença vraiment à couper ce câble.

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Paris était entré en ébullition. Sur l’ordre du roi, la ville qui comptait alors quelque sept à huit cent mille habitants, était encerclée par des régiments royaux de mercenaires étrangers, allemands et suisses, qui inspiraient à la population la peur terrible de l’assaut et du pillage.

Sur ce, le dimanche 12, on apprit que le roi venait de renvoyer son ministre Necker, qui se trouvait être populaire. Cela mit le feu aux poudres.

La foule s’attroupa dans le quartier du Palais-Royal, des cortèges se répandirent dans les rues, les barrières de douanes autour de la ville furent incendiées, on sonna le tocsin. Le peuple entreprit de se procurer des armes.

Les bourgeois et notables parisiens ne perdirent pas le nord. Les autorités royales étant absentes ou inertes, ils se réunirent à l’Hôtel de Ville et entreprirent de gouverner la ville, cherchant d’abord à faire déposer les armes.

Mais le mouvement populaire était plus fort qu’eux. Sur son exigence, ils durent lever une milice de quarante-huit mille hommes, et ordonner la fabrication accélérée de piques. Des corporations, des quartiers formaient leurs propres légions de volontaires.

Le mardi 14 juillet, les travailleurs du Faubourg Saint-Antoine, quartier des petites entreprises d’ébénisterie, s’emparèrent de la Bastille.

Son gouverneur ainsi qu’un autre officiel y laissèrent leurs têtes, qui furent promenées au bout de piques.

Dans le camp des historiens réactionnaires on a répandu, depuis, bien des larmes sur ces deux morts qui mettraient une tâche fâcheuse sur la glorieuse prise de la Bastille - en négligeant la centaine d’hommes que son gouverneur venait, pour sa part, de faire tuer.

Il n’y a pas, pour ces gens-là, assez de mots pour flétrir, ou pour déplorer dans le meilleur des cas, la brutalité de l’intervention populaire. Mais les nobles, les rois et les prêtres avaient commencé. Pendant si longtemps, ils avaient impunément pendu des paysans aux arbres des campagnes, rossé des soldats qu’ils traitaient en bagnards quand ils ne les faisaient pas périr dans leurs guerres.

La justice du roi, c’était la question, la torture (qui faisaient officiellement partie de son fonctionnement) ; c’étaient le supplice de la roue ou de l’écartèlement, le bagne de Toulon ou les galères de Brest.

Lorsque le petit peuple se dressait, on ne lui faisait aucun quartier, sans que quiconque s’intéressât à établir le nombre exact de ses victimes. A la fin d’avril 1789, encore, on venait d’envoyer la troupe contre les habitants du Faubourg saint-Antoine qui s’en prenaient à une manufacture de papiers peints pour protester contre la baisse des salaires. « Le bilan, nous dit-on, oscilla entre trois cents et neuf cents morts » .

Croit-on qu’en juillet 1789, qu’en septembre 1792, le peuple avait pu oublier ses morts ?

Le 15 juillet, le Comité des notables réunis à l’Hôtel de Ville choisit un maire : Bailly. C’était lui qui présidait le Tiers État à Versailles. Et comme commandant de la Garde Nationale, c’est-à-dire la milice bourgeoise qui fut formée, ils choisirent La Fayette, un marquis, certes, mais populaire. On le considérait comme un héros de la liberté parce qu’il était allé en Amérique apporter sa contribution à la guerre d’indépendance des colonies anglaises, qui venait de susciter une grande admiration.

Ces événements étaient un camouflet pour le roi de France, roi en principe absolu par la grâce de dieu. Trois jours plus tard, il dut venir en personne à l’Hôtel de Ville, et se résigner à mettre à son chapeau la cocarde tricolore qui venait d’être adoptée. Il rappela le ministre Necker, et promit d’éloigner les troupes de Paris et de Versailles.

La population parisienne, au sein de laquelle deux cent mille hommes étaient en armes, restait défiante. Elle avait raison : une série de grands seigneurs émigrèrent dès le 17 juillet. Ils ne partaient pas pour aller planter leurs choux. On pouvait en outre s’attendre à ce que les autres souverains d’Europe soutinssent la monarchie française en ces mauvais moments. La défiance s’imposait bel et bien. Des comités de surveillance des aristocrates fleurirent dans toute la France.

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